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7 juillet 2011 4 07 /07 /juillet /2011 14:46

 

 

 

 

Un si étrange sourire

 

(nouvelle extraite du recueil "L'Entreciel" de Marie Gerlaud, éditions de L'Harmattan 2010) 

   

 

 

 

 

    Depuis plusieurs heures il était assis à son bureau, plusieurs heures d'une inefficacité totale. En fait, il n'avait absolument rien fait. Il n'avait pas tendu une seule fois la main vers la corbeille à courrier et n'avait pas ouvert la moindre enveloppe. D'habitude à cette heure-ci, un peu plus d'un tiers du courrier était trié, il avait déjà actionné au moins trois fois la pédale de la déchiqueteuse qui se trouvait à la gauche de la table et la trappe par laquelle les petits morceaux d'enveloppes déchirées disparaissaient dans le dernier sous-sol lorsqu'elle était pleine s'était ouverte deux fois.

  

    Il y avait trois niveaux de sous-sol, travaillant au second, il ne s'était jamais rendu au premier, jamais, non plus, au troisième.

 

    Aujourd'hui, il n'avait rien fait. Absolument rien. Il se tenait assis, parfaitement immobile, parfaitement droit. D'une droiture qui ne lui coûtait aucun effort, d'une immobilité que l'on aurait dite aussi naturelle que celle d'un arbre. Il se tenait assis exactement comme il le faisait tous les matins du lundi au vendredi depuis quelques années. Trois. Trois années. Cependant, aujourd'hui, après s'être assis il n'avait plus fait un geste.

 

    Il était arrivé à huit heures et quart, il avait traversé l'entrée sans y prêter attention, et s'était machinalement dirigé vers la corbeille à roulettes dans laquelle plusieurs enfants auraient facilement pu se tenir. Ses mains s'étaient posées sur la barre de la corbeille, il l'avait poussée jusque sous ses casiers et l'avait calée contre le mur. Puis, consciencieusement, il avait fait basculer les enveloppes contenues dans les casiers dans la corbeille. Ses casiers étaient marqués d'un point rouge. Il ne s'occupait pas de ceux marqués de signes différents : seulement les points rouges. Il avait donc tiré à lui, l'un après l'autre, ces casiers-tiroirs qui étaient chargés par leur extrémité opposée. Il imaginait qu'il devait y avoir de l'autre côté du mur, une sorte de quai de déchargement pour les wagons postaux. Il imaginait un employé transférant les sacs contenant ces monceaux d'enveloppes du train aux casiers, les jetant dans leurs gueules avides. Cela se passait de l'autre côté du mur. Du côté qui ne le regardait pas. Du côté qui n'était pas le sien. Pour ce qui était de sa partie, quand le casier était presque totalement sorti de son logement, il devait libérer un cliquet métallique permettant ainsi son basculement vers le sol. Dans le même temps, par un mystère mécanique, la face marquée du point rouge s'ouvrait et les enveloppes glissaient comme sur un toboggan pour atterrir dans la corbeille. Les enveloppes. Les lettres. Habituellement, lorsqu'il en arrivait aux derniers casiers, la corbeille étant déjà pleine, il devait tasser de ses deux mains son contenu pour faire de la place aux enveloppes restantes, puis il tassait de nouveau pour s'assurer que le surplus ne s'échapperait pas lors de l'acheminement de la corbeille jusqu'à son bureau. Son bureau. Il manœuvrait la corbeille dont les roulettes pivotaient sans bruit sur elles-mêmes et se dirigeait vers l'ascenseur. La porte en était si large que rien qu'à la regarder on était pris de vertige. Du moins avait-il eu ce sentiment la première fois. Après, il n'y avait plus pensé. La porte s'ouvrait très silencieusement malgré son poids et, toujours le premier jour, il avait admiré l'inventeur de cette mécanique parfaite. Puis, comme pour le reste, il n'y avait plus pensé non plus. Il descendait au second sous-sol.

 

    La descente durait à peine une minute ; la porte se rouvrait d'elle-même toujours aussi silencieusement. Là, il clignait un peu des yeux à cause du changement de lumière, prenait comme par réflexe sa respiration et sortait derrière sa corbeille sans avoir à prendre de précautions particulières puisqu'il ne croisait jamais personne. En trois ans, cela ne s'était jamais trouvé qu'il se heurte à qui que ce soit. Ensuite il parcourait des couloirs et des couloirs en poussant sa corbeille tout en surveillant du coin de l'œil son chargement. L'air était aussi plat que la porte silencieuse et, à moins d'un geste brutal de sa part, il y avait peu de raison qu'une enveloppe tombe. Cela ne s'était produit que deux fois. La première, parce qu'il avait mal attaché son lacet qui s'était coincé sous une des roulettes ce qui l'avait fait trébucher à un angle droit qu'il prenait juste avant d'arriver à son bureau. Son bureau. La seconde fois, enrhumé, il avait éternué si soudainement qu'il en avait sursauté provoquant une secousse brusque pour la corbeille, ce jour-là particulièrement remplie. Quelques enveloppes étaient tombées qu'il avait hésité à ramasser, les considérant bêtement tandis qu'elles formaient sur le sol cinq déchirures blanchâtres dans le linoléum uniformément gris, des sortes de petites trappes par lesquelles pendant quelques secondes il avait eu la tentation de s'échapper. Il avait malgré tout remis les cinq enveloppes dans la corbeille. C'était tout. Le trajet depuis la porte de l'ascenseur jusqu'à la table à dépouiller le courrier durait dix minutes. Dix minutes sans hâte ni lenteur. Il y avait de longues lignes droites coupées par des travées latérales. Chaque travée, trois mètres après son intersection avec le couloir principal, était barrée par une double porte battante. Des portes-coupe-feu. La corbeille était équipée d'un nez renforcé en forme de pare-chocs destiné à ouvrir les portes sans avoir à interrompre la marche le long des couloirs. Tout cela glissait comme les nuages dans un ciel paisible. Des nuages dans le ciel. Le ciel paisible. Ici, le seul bruit était celui de ses pas, et encore fallait-il tendre l'oreille, ainsi que, peut-être, un infime chuintement, pfut… pfut, provoqué par le frottement des roues de la corbeille sur le sol gris immaculé dans lequel il voyait parfois se refléter le songe d'un rayon de lune quand il lui arrivait de regarder au-delà, ce qui était assez rare. Le plus souvent, il regardait ses mains posées sur la barre métallique de la corbeille. Elles lui paraissaient être chacune un monde particulier dont il avait le sentiment de ne rien connaître. Elles étaient comme deux météorites tombées par hasard sur cette barre de fer. Elles lui semblaient aussi tristement échouées que deux barques couchées sur un banc de sable à marée basse. Aussi, certains matins, il ne les regardait même pas. C'était ces jours-là qu'il découvrait les flaques de lune, tremblantes et douces. Elles couraient de loin en loin le long de ces dix minutes, sans hâte ni lenteur. Il poussait la corbeille et l'écho ténu du bruit de ses pas lui faisait se dire : ça sonne creux. Cela faisait environ trois ans maintenant, mais alors qu'il n'avait plus aucune nécessité pour se diriger de regarder son chemin qu'il connaissait désormais par cœur à la seconde près, il ne s'était, par contre, jamais départi de ce sentiment qu'il avait éprouvé lors du premier matin où il avait fait le trajet : ça sonne creux. Dès le premier jour, il s'était rendu compte que ce, ça sonne creux, n'était pas la bonne expression, elle ne décrivait pas justement la réalité sonore de l'endroit. Pourtant, c'était toujours cette même expression qui lui venait à l'esprit, matin après matin : ça sonne creux. C'était comme une symphonie faite de silences dans laquelle un accord agaçant se serait introduit. Cela grinçait, mais pas franchement, et c'est ce qui rendait l'atmosphère quelque peu inquiétante, tendue : il y avait un manque d'harmonie dans ce silence. Les grincements n'étaient pas de véritables grincements, mais il sentait qu'ils auraient souhaité l'être. Par exemple, la porte de l'ascenseur ! Il pensait que parfois ce devait être terrible pour elle de ne jamais souffler, expirer, renâcler, grincer. Tous ces bruits étouffés, inertes, coincés dans une bulle de silence, composaient les scories sonores qui lui faisaient se dire : ça sonne creux. Il n'y avait pas un matin où il échappait à cette pensée, quelles que soient les chaussures qu'il portait, quelle que soit la saison, la lumière du temps, rien n'avait d'influence sur les dix minutes, sans hâte ni lenteur, que durait le trajet à pousser la corbeille de la porte de l'ascenseur à son bureau. Son bureau. Le ciel paisible. Des nuages dans un ciel paisible. Des nuages, mine de rien.

 

    La toute première fois, il avait suivi l'homme qu'il devait remplacer. Ils n'avaient pas échangé trois mots, juste le strict minimum, de quoi être au courant le lendemain. Pour qu'il connaisse les gestes, qu'il connaisse le trajet. Puis d'autres gestes. Et le trajet de nouveau, en sens inverse. L'homme qu'il allait remplacer était suffisamment âgé pour qu'il suppose qu'il devait avoir atteint l'âge de la retraite. L'homme n'était pas bavard, lui non plus : ils ne surent rien l'un de l'autre. L'ancien avait fait le trajet sans hâte ni lenteur, aussi, le lendemain il fit de même et tous les jours qui suivirent il en fut ainsi. Ce fut d'emblée une attitude qu'il adopta, elle lui allait assez bien ; du moins, il n'avait pas éprouvé le besoin de modifier le rythme qu'avait son prédécesseur ; il s'était au contraire coulé dedans sans en penser quoi que ce soit, peut-être même sans s'en apercevoir précisément. Il n'avait pas eu le temps de faire vraiment attention ni aux bruits ni aux silences lorsqu'il avait suivi l'homme, trop attentif à noter le chemin le long des couloirs, à compter les intersections dont on ne devait pas tenir compte. Enfin, à la huitième bifurcation :

 

        — On prend sur la droite.

 

    Il y avait encore trois minutes de marche en ligne droite puis après une dernière porte battante :

 

        — C'est là.

 

    À l'instant précis où le nez de la corbeille allait écarter cette dernière porte, ils avaient été plongés dans une obscurité d'une densité inouïe ; il n'aurait jamais cru qu'il puisse exister une aussi totale absence de lumière ; c'était pire, s'était-il dit, que la nuit d'un aveugle, pire… Avant même qu'il ait pu se formuler ce qu'il ressentait, la lumière était revenue. Ce fut alors comme s'il portait des lunettes mal adaptées à sa vue, tout baignait dans une atmosphère de vacuité presque absolue. La surface des murs avait l'air de trembloter, de même que tremblaient les contours d'un immense plateau, qu'il pensa être le bureau, ainsi que ceux d'une boîte noire dont il apprit que c'était la déchiqueteuse. Quant à un tabouret glissé sous la table, il le voyait parfaitement flou ! Chacune de ces lignes vibrait comme une corde tendue à l'extrême, il croyait entendre un grésillement qui lui laissait redouter l'imminence d'un accident ; la fréquence sonore était si intolérable qu'il paraissait évident que quiconque serait exposé trop longuement à un tel phénomène acoustique deviendrait sourd ! Tantôt sur l'avant, tantôt sur l'arrière, il avait la sensation qu'il allait tomber comme s'il était pris d'ivresse ou frappé d'une fatigue si intense qu'il lui semblait impossible qu'il parvienne à maîtriser quoi que ce soit de son corps. L'ancien, accoutumé au phénomène, avait continué de pénétrer dans la salle malgré l'obscurité, en faisant ce simple commentaire :

 

        — C'est le traitement de la lumière. Cela se produit chaque fois que la porte s'ouvre : pour purifier.

 

    Sur le coup, il avait mal compris ce qu'il y avait à purifier, et il voyait mal également de quelle manière cette purification pou-vait s'effectuer. Il revenait lentement du malaise qui avait manqué le faire défaillir. L'homme dont c'était le dernier jour avant la retraite s'était mis au travail. Il avait poussé la corbeille tout contre le bord droit de la table et installé le tabouret de manière à pouvoir tendre le bras jusqu'à elle. Il ouvrait une première enveloppe à l'aide d'un coupe-papier en plastique dont il aurait été difficile de définir la couleur, il retirait de l'enveloppe les documents qu'elle contenait et, après les avoir soigneusement lissés, il les déposait sur un plateau de verre qui occupait à peu près la moitié de la surface de la table. Ensuite, s'étant assuré qu'elle ne contenait plus rien, il jetait l'enveloppe dans la bouche de la déchi-queteuse qu'il ouvrait en actionnant une pédale située sous la table, au pied du tabouret, comme une pédale de piano, cela jusqu'à ce que toute la surface du plateau de verre soit couverte de feuillets, ce qui représentait ordinairement le contenu de trois enveloppes. Enfin, il appuyait sur un bouton vert placé sur une tige qui sortait de sous le bureau (cette tige était prolongée par une sorte de gros câble semblant s'enfoncer dans le plafond), un second plateau venait recouvrir la surface de verre comme s'il sortait d'un étui qui aurait été placé à l'intérieur de la plaque stratifiée du bureau. Il regardait les gestes de l'ancien : le lendemain, ce serait lui qui ferait le travail, seul. Ce n'était pas compliqué. Il fallait seulement veiller à ce qu'aucun objet métallique de type trombone ou agrafe ne soit déposé sur la plaque de verre, et bien aplanir les feuilles pour atténuer les marques du pliage. Ensuite, la machine faisait le travail : quand la plaque de verre se découvrait de nouveau après que le plateau supérieur avait regagné son étui, cela prenait trente secondes, elle était débarrassée des feuillets qui l'avaient encombrée. L'ancien lui avait expliqué que les papiers étaient d'abord photographiés puis expulsés par le conduit qui reliait la table à la déchiqueteuse. Ce qui avait été photographié atterrissait sur les ordinateurs des gens qui travaillent au rez-de-chaussée.

 

        — Il y a tellement de paperasses que tout cela est traité plusieurs jours après nous être passé entre les mains !

 

    Ces paroles furent les seules qui n'étaient peut-être pas absolument indispensables parmi celles que l'homme lui adressa durant la journée, et encore sans doute parlait-il seulement pour lui-même. Le travail était simple et lors de ce premier matin passé en compagnie de celui qu'il allait remplacer, il s'était dit qu'il y arriverait, qu'il s'habituerait probablement, que les choses auraient pu être pires, il avait pensé qu'il avait même de la chance, c'était un travail qui probablement lui conviendrait… Environ toutes les heures et demie, il fallait actionner une manette qui se trouvait sur le côté de la déchiqueteuse. L'homme lui avait expliqué que lorsque celle-ci était complètement bourrée, on le sentait à la résistance qu'offrait la pédale, alors il fallait la vider :

 

        — Pour cela, on abaisse la manette, le fond s'ouvre comme une trappe et tout tombe dans des conteneurs à ordures situés au ni-veau inférieur.

 

    L'homme effectuait chaque geste avec précision, sans hâte ni lenteur. Il fit de même pendant trois ans jusqu'à ce matin où, après s'être assis, il ne fit plus un mouvement. Assis droit sur le tabouret, une droiture qui ne lui coûtait aucun effort, comme un arbre paisible.

 

    Le matin de son apprentissage, quand il eut le sentiment qu'il avait tout à fait compris ce en quoi consistait le travail, son attention se détourna de l'homme qui, lui, inlassablement déchirait, dépliait, positionnait, lissait, déchirait, dépliait… L'ancien était visiblement satisfait que le nouveau ne semble pas vouloir s'immiscer dans son travail pour le dernier jour qu'il le faisait.

 

        — À force de travailler seul, on aime mieux être tranquille. On est tellement habitué qu'on n'a besoin de personne…

 

    Voilà ce qu'avait grommelé l'homme quand il avait hésité à lui tendre une enveloppe. Aussi, il n'avait plus rien tenté de faire pour l'aider puisque, après tout, son travail ne commençait effectivement que le lendemain matin. Il avait même dû somnoler debout, appuyé à la corbeille, parce que tout d'un coup il avait eu le sentiment de basculer en avant. Réveillé en sursaut, il s'était aperçu que la corbeille était maintenant aux trois quarts vide. Se laissant aller contre elle de tout son poids en s'endormant, il l'avait précipitée en avant. L'homme avait marqué un mouvement d'humeur quand, voulant se saisir d'une enveloppe, il avait été dans l'obligation de se déplacer pour remettre la corbeille en place. Il s'était légèrement excusé et avait porté les yeux vers le fond de la salle. Il avait remarqué qu'elle était fermée par une porte, elle aussi, double, identique à celle par laquelle ils étaient entrés. Il s'était demandé pourquoi la table était placée là où elle était et pourquoi on avait laissé tant d'espace inoccupé jusqu'à cette double porte que le vide rendait extrêmement lointaine ; tout cela donnait l'impression que le lieu n'était en fait rien de plus qu'une longue portion de couloir, non pas un bureau à proprement parler. De toute la journée, il lui sembla qu'il ne devait jamais venir personne du bout opposé à celui par lequel ils étaient arrivés. Le rythme de l'ancien était parfaitement régulier. Il n'osa pas l'interrompre en le questionnant, aussi, pour lui-même, il justifia l'emplacement de la table par le fait que cette position correspondait sans doute au parcours des fils et à toute la machinerie sûrement très complexe qui reliait la table au sous-sol inférieur pour les ordures et au niveau supérieur pour les ordinateurs qui recevaient sur leurs écrans les documents traités ici. Il était très intrigué par la double porte du fond, et lorsque la fin de la journée arriva, à force de l'avoir fixée sans relâche sans qu'elle ne s'ouvrît jamais, elle était devenue une obsession. Il n'avait pu se retenir d'essayer de se renseigner à son sujet durant le trajet du retour, dans l'ascenseur. L'homme avait eu un sourire qui lui avait paru étrange ; il lui avait semblé que celui-là, à sa question, lui avait fait un clin d'œil, sans en être tout à fait certain. En tous cas, il n'eut pas de réponses précises, satisfaisantes, seulement quelque chose du genre :

 

        — Je n'en sais rien moi-même après toutes ces années passées dans la boîte… Je ne me rappelle pas l'avoir vu s'ouvrir… Peut-être une fois, mais non, je ne crois pas… Moi aussi je me suis interrogé au début où je travaillais là, ensuite… Ça dépendra du temps que vous tiendrez… Peut-être, après tout, elle s'ouvrira une fois… Qui sait ?

 

    Ce fut toute la réponse qu'il obtint ! Là-dessus, la porte de l'ascenseur s'ouvrant, il fut tellement ébloui par la lumière du jour que lorsqu'il avait rouvert les yeux, l'homme avait déjà rangé la corbeille près du mur et, prêt à franchir la porte d'entrée du bureau du personnel, lui avait fait un léger signe de la main en guise d'au revoir. Ils ne se reverraient probablement jamais. Quand, à son tour, il était allé régler les derniers détails de son embauche dans ce même bureau du personnel, il avait dit :

 

    — Oui, je crois que j'ai bien compris… Oui, oui, je crois que ça me conviendra. Surtout, aucun objet métallique sur le plateau de verre, l'homme m'a très bien expliqué, oui, oui…

 

    Il pensait encore à la porte du fond, mais il n'avait pas posé de questions se disant que la femme qui l'interrogeait n'avait jamais dû descendre dans cette salle où le courrier était dépouillé ; elle ne devait pas connaître ces longs couloirs, ces dix minutes sans hâte ni lenteur à pousser la corbeille ; elle ne devait rien connaître de tout cela, ce n'était pas son rôle. Durant les trois ans qui suivirent, il ne la revit jamais. Le lendemain, sans qu'il vît personne de la journée, il avait pris son nouveau poste. Il était arrivé à huit heures et quart, avait traversé l'entrée : un grand hall aux dalles de marbre noir avec çà et là de très belles plantes vertes dont, à la réflexion, il n'était pas sûr qu'elles soient vivantes. Il s'en était fait la remarque après coup, mais tout au long de ces trois années où il avait chaque matin, du lundi au vendredi, traversé ce hall démesurément vaste, il ne s'était jamais permis d'aller vérifier la nature vivante ou artificielle de ces plantes. Il marchait à petits pas serrés, lui qui dans la rue faisait de tellement grandes enjambées qu'un soir, une femme dont il était follement amoureux lui avait dit :

 

        — Je vous abandonne là, je ne peux pas vous suivre davantage, mon mari m'attend, et puis vous marchez beaucoup trop vite pour moi.

 

    Il était resté planté, désolé, sur ce bout de trottoir puis, parce qu'il le fallait bien, il avait repris sa marche, ses longues enjambées élastiques qui le menaient en rond à travers la ville sans aucun but précis. Un jour, presque par hasard il avait trouvé ce travail ; je pense que ça conviendra, je pense que j'y arriverai, avait-il pensé. Pendant trois ans, effectivement, il s'y était tenu. Chaque matin il entendait ses pas sonner creux. En fait, il ne savait pas très bien ce qui sonnait creux. Mais de jour en jour, les choses se vidaient de leur réalité ; tout était de plus en plus creux. Ça sonne creux : étaient les seuls mots qui lui venaient à l'esprit ; l'expression telle qu'il l'employait n'avait guère de sens, il le savait, personne ne pourrait comprendre ce qu'il voulait exprimer par là, et pourtant rien d'autre ne lui venait à l'esprit pour préciser son sentiment. Du reste, il n'aurait pas eu l'idée de parler de ces bêtises à personne. Il suivait les couloirs en poussant devant lui la corbeille, sans hâte ni lenteur, il s'était accoutumé au phénomène de purification de la lumière à l'instant où il pénétrait dans la salle du courrier : son bureau. Son bureau. Mon bureau. Étrange bureau, étrange lumière, étrange solitude. La mer lui manquait, c'était tout ce qu'il exprimait parfois le soir quand il lui arrivait d'aller boire un verre quelque part. Si quelqu'un lui parlait, si une conversation s'entamait, il y avait toujours un moment où il finissait par dire :

 

        — La mer me manque.

 

    C'était un manque surprenant puisqu'il n'était pas originaire d'une région maritime et qu'il n'avait jamais eu aucune histoire liée à la mer. Pourtant :

 

        — La mer me manque !

 

    La nuit qui avait précédé ce dernier matin, il avait répété cela plusieurs fois. D'abord à un homme qui s'était assis à côté de lui au bar ; cet homme ne lui avait pas adressé la parole pour qu'ils discutent ensemble, mais simplement pour raconter que sa femme… Il l'avait laissé parler, il lui avait laissé raconter trois fois l'histoire de sa femme qui…, soudain, il l'avait interrompu : 

 

        — La mer me manque !

 

    C'était tellement incongru que l'homme avait suspendu un instant son soliloque pour lui jeter un regard méfiant. Cela n'avait duré qu'une seconde, mais lorsque pour la quatrième fois l'homme reprit son histoire il préféra s'adresser à un client qui, entre-temps, était arrivé sur sa droite et qui lui sembla sans doute plus d'aplomb ! Lui, pour lui-même, avait répété :

 

        — La mer me manque !

 

    Il l'avait dit doucement, sur le murmure, sur le souffle, comme pour faire surgir de petites vagues sur le sable, des petites dunes qui disparaissent aussitôt formées, des grains de sable… des grains de sable… Il n'avait pas pu se décider à rentrer se coucher. Il n'était pas fatigué, il n'était pas pressé, non, ni pressé ni fatigué. Il était creux, ce n'était que cela !

 

        — Je suis creux…

 

    Assis au comptoir à trois heures du matin, il avait ses deux mains posées sur la barre métallique qui protégeait l'espèce de faux cuir rouge du bar. Il regardait ses deux mains sur la barre. La barre métallique… la barre métallique… Elle était du même diamètre que celle de la corbeille avec laquelle il poussait son chargement de courrier le long de ces couloirs vides où les silences grinçaient sans hâte ni lenteur tandis qu'il se sentait creux en guettant les reflets irréels de la lune sur le gris immobile du sol. Un peu après trois heures, un jeune type était arrivé et avait commandé un premier café bien serré, l'avait avalé d'un trait puis en avait commandé un second. Le jeune homme lui avait souri et comme pour s'excuser de boire du café quand lui en était visiblement à un alcool fort, il lui avait dit :

 

        — J'attaque le boulot dans une demi-heure, je bosse pour une entreprise de nettoyage. Question d'habitude !

 

    Il avait ajouté en riant que c'était très tranquille, juste des couloirs et des couloirs, toujours des couloirs. Lui, il avait levé les yeux de ses mains après les avoir détachées de la barre métallique et s'adressant peut-être au jeune type, il avait dit :

 

        — Des couloirs sans fin, sans hâte ni lenteur, jusqu'à ce que la mer se retire ; alors, il reste la vase grise du sol dans lequel je m'enfonce jusqu'aux genoux ; j'ai parfois l'impression que je n'arriverais pas jusqu'à la dernière porte, pourtant j'y arrive toujours. Et puis après la dernière porte il y en a encore une, la dernière, mais là, je ne sais pas quand elle s'ouvrira. Cela fait trois ans que j'attends et ce soir je crois que c'est pour demain.

 

    Le jeune homme lui avait souri de nouveau et avait ajouté :

 

        — Oui, sûrement, si vous le dites ! Bon, il faut que j'y aille !

 

    Il fut le dernier client à quitter le bar ; il passa le reste de la nuit à errer dans les rues sans rentrer chez lui. À l'heure habituelle, comme tous les matins du lundi au vendredi, il empoigna la barre de la corbeille, il longea les couloirs, il poussa la porte de la salle de dépouillement du courrier, et s'assit sur le ta-bouret. Droit, très droit ; puis ne fit plus un geste, les yeux rivés sur cette porte lointaine, lointaine comme un grondement de la mer avant l'orage. Elle allait s'ouvrir aujourd'hui, quelque chose, quelqu'un, allait survenir comme une vague. Il l'attendait en souriant. Ni fatigué, ni pressé. C'était aujourd'hui, il le savait. Droit, très droit, d'une droiture qui ne lui coûtait aucun effort, d'une raideur de sel après les alizés de la nuit, il attendait que la mort vienne le lécher, tout simplement. Elle viendrait du fond, par cette porte qui l'avait retenu là de-puis trois ans, presque jour pour jour. C'était aujourd'hui le jour. C'était bien ainsi, il n'avait pas peur. Un beau sourire sur les lèvres.

 

    Le lendemain, quand l'employé de l'entreprise de nettoyage avait poussé la porte qui donnait, par le fond, accès à la salle du courrier, il avait d'abord cru qu'il avait une vision ; à cette heure-ci de la nuit cela arrive parfois. Puis, poussant son énorme lame-serpillière vers la table, il avait découvert l'homme assis tout droit sur son tabouret. Tout droit, raide déjà. Quand il avait fait le compte-rendu de sa découverte dans le bureau du personnel en présence des policiers, il n'avait pu dire qu'une seule chose :

 

        — Il avait un si étrange sourire sur les lèvres ! Si étrange ! Le plus dingue c'est que je l'avais croisé la nuit précédente dans le bar où je bois mon café avant de prendre mon boulot ! Je l'avais croisé, je suis certain que c'était le même homme ! Un si étrange, si beau sourire, c'est dingue !

 

 

 

(nouvelle extraite du recueil "L'Entreciel" de Marie Gerlaud, éditions de L'Harmattan 2010)

 

  •      
  • Broché
  • Editeur : L'HARMATTAN (8 janvier 2010)
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2296108989
  • ISBN-13: 978-2296108981

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Published by OverBlog - dans Nouvelles
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commentaires

Lotfi Ben Rahou 20/11/2011 19:34


  La fin du récit vaut bien le détour pris par la narration, et l'histoire du personnage fait naître cette interrogation: faut-il le féliciter ou le plaindre pour cette conclusion?


  Et à méditer plus, l'ensemble de la nouvelle se mue aisément en une allégorie résumant élégamment la vie humaine sur terre: celle-ci n'est-elle pas un succession de jours pratiquement
identiques et un questionnement intermittent sur ce qui s'occulte au-delà?: je pense à la vie routinière que menait le personnage et à la porte toujours close qui ne laissait pas de l'obséder et
qui ne manquerait pas d'obséder le type qui venait de le dévouvrir mort, le sourire sur le visage...

Marie Gerlaud 21/11/2011 06:20



Merci mon cher Lotfi. La sensibilité de ta lecture donne toute sa force au récit ; n'est-ce pas au final la richesse personnelle du lecteur qui donne corps et réalité à un texte, qui
sans lui resterait une planète éternellement dans l'ombre ? 



Philippe 10/07/2011 12:44



Invité par Gaby Ferréol, je ne suis pas déçu. J'aime le style, la construction...


 


je reviendrai



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  • Marie Gerlaud
  • Formation de comédienne.Vit aujourd'hui en Bretagne et se consacre essentiellement à l'écriture (ainsi qu'à la lecture !)
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