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11 mars 2012 7 11 /03 /mars /2012 12:10

 

La maladie du canal

 

 

Extrait :

 

 

À l’arrêt du moteur, un sourire s’esquissa sur ses lèvres. Dans l’instant le visage redevint lisse, il n’avait pas pour habitude de laisser transparaître ses émotions, ni ses joies ni ses peines. Les unes et les autres déroulaient leur train d’une façon totalement intérieure et il était rare que le regard ou les traits en soient durablement marqués. Tout au plus comme cela venait de se produire un bref sourire ! Il pouvait également arriver que l’œil laisse s’échapper un brusque rai d’irritation, les pupilles se dilataient alors imperceptiblement. Le rideau des paupières s’abattait aussitôt. Lorsqu’il se relevait, il ne restait rien dans les yeux pour témoigner de l’éclair inquiétant venant de les traverser ! Le plus souvent toutefois, l’expression de son visage ne révélait pas grand-chose de ses pensées, lesquelles étaient plus à leur aise à sinuer dans les galeries de l’ombre solitaire qu’à l’envol sur le terrain de conversations animées.

 

Quartier des friches, naissance de l’aube. Dans sa gaine de béton clair, le flot sombre du canal, tranquille, parfaitement dompté.La voiture est en travers de la berge ; elle appartient à la compagnie de taxi « Urban 13 », c’est la 72. Comme toutes celles de la compagnie, elle est de ce bel orangé profond qu’il aime tant ; cela fait six années maintenant qu’il en prend chaque nuit le volant.

 

La main droite, les doigts sur la tête de la clef encore dans le contact sans qu’il se décide à la retirer. Plus exactement, il ne sent pas ses doigts serrés sur elle. Sonné, il ne perçoit plus sa main ni davantage son épaule. Il ne perçoit pas non plus que ses cheveux (ils sont ras, mais il s’est fait la promesse de les garder plus longs dorénavant), ses cheveux comme son dossont aussi trempés qu’à la sortie du bain. Le buste tassé sur lui-même il peine à reprendre ses esprits : Je suis là. Je suis là... là… Où ? Ici. Où : ici ? Là. Là nulle part. Ah. Bon. Bien. Ce que j’y fais ? … rien. Ah… ! S’ensuit un haussement d’épaules purement mental faute du courage (ou bien faute d’avoir la force) de remuer. Silence. Dans ce silence se déploie le soliloque : Je suis… là… là… Nouveau haussement d’épaules toujours purement mental. Bof… ! Avec peut-être un soupir.

 

La main gauche sur le volant comme s’il menait encore la voiture sur la voie ; la voiture lancée comme une bombe ; une bombe pleine puissance : Boum !

 

Boum ! Boum ! Les roues avant presque déjà dans le vide.

 

     L’ultime destination, s’il vous plaît !

 

 

 

Le jeune homme !

 

Effectivement, après s’être longuement laissé dévisager dans le rétroviseur, le jeune homme, sans qu’il ait rien montré d’autre qu’une patiente indifférence, avait finalement lâché les lèvres bougeant à peine

 

     L’ultime destination, s’il vous plaît 

 

 

 

Toute la nuit il avait regardé flotter son image dans le rétroviseur !

 

     L’ultime destination, jeune homme ! 

 

Qui avait parlé ? Personne. Ah. Bon. À son volant, tout haut

 

     C’est parti !

 

Sur ce, ayant bouclé la ceinture de sécurité d’un geste machinal il avait sur-le-champ mis en marche le moteur et le taxi avait pris vers la sortie sud en direction du canal. Dès qu’il l’aperçut, il accrocha son regard à la boursouflure cotonneuse formée par la brume au-dessus de l’eau dans la pâleur fade de la nuit finissante. Mais, avant, il avait jeté un dernier un coup d’œil dans le rétroviseur : le jeune homme n’était plus là ; sans doute s’était-il calé au fond de la banquette contre la portière ; le rétroviseur renvoyait seulement des points scintillants allant s’amenuisant. Les lumières de la ville commençaient déjà à s’éteindre dans certains quartiers. Il s’en était fait la remarque tout à fait en passant, sans qu’elle l’amène pour autant à en déduire qu’il était telle heure ni à se demander où devait en être l’activité humaine à cet instant ; ce ne fut qu’une observation parfaitement neutre, comme s’il apercevait de loin une planète d’une autre galaxie pour laquelle il n’avait aucune curiosité. Elle eut toutefois le mérite de détourner sa pensée du visage qu’il n’avait cessé de guetter dans le rétroviseur la nuit entière ; à chaque intervalle de liberté entre deux courses, tout en restant à son volant, s’étirant le cou et basculant le buste sur la droite, il avait amené ses yeux exactement au centre du rétroviseur s’abîmant alors dans des pensées qu’il aurait été incapable de transcrire. Les yeux dans les yeux du reflet il était prêt !

 

Il avait pénétré dans l’ancienne zone industrielle, la voiture filant entre les murs d’enceinte d’usines aujourd’hui désaffectées. L’avenir de ce quartier était à la démolition, personne ne savait quand.

 

Il aimait se rendre dans le quartier du canal, il aimait l’endroit. L’exprimer par ces mots était une façon tout à fait approximative de définir ses liens avec les lieux. Aimer ! Ce genre de phrase passe-partout avec un verbe au sens si galvaudé était évidemment une manière de dérobade, elle n’indiquait rien des raisons pour lesquelles il se rendait aux friches, ce qu’il allait y chercher. Et si souvent encore ! Sans doute, ses raisons devaient être multiples, et sans doute aussi n’aurait-il pas été aisé de démêler l’écheveau tortueux de leurs motivations ! Surtout, il n’avait pas envie de s’empoisonner avec la question de savoir pourquoi son service terminé la voiture prenait la direction du sud de la ville, vers le canal, plutôt que celle le ramenant directement dans son propre quartier ; la chose se faisait d’elle-même et il n’avait pas besoin d'autre justification que celle d’aimer aller se balader du côté du canal au milieu des usines en ruine !

 

……………………………………………………………………………………………………………………………………………

 

(extrait de "La maladie du canal" - roman en cours d'écriture)

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Published by Marie Gerlaud - dans Romans
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  • : Le blog de Marie Gerlaud - Auteure
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  • : "Chacun est plusieurs. Au fond de nous s'est déposée la mémoire d'êtres que nous n'avons pas été, de situations que nous n'avons pas vécues. Et l'écriture permet d'y accéder. Elle est une extension de nous-mêmes. Comme la prière ou... le sommeil." (citation d'Aharon Appelfeld)
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  • Marie Gerlaud
  • Formation de comédienne.Vit aujourd'hui en Bretagne et se consacre essentiellement à l'écriture (ainsi qu'à la lecture !)
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